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Comment devenir un ange

Jean Barbe a été une figure médiatique assez importante pour moi dans ma fraîche jeunesse. Quand tu étudies en «comm.» à l’UQAM fin 80 début 90, lire sa chronique chaque jeudi dès que le Voir est dans les présentoirs, c’est un must. (Ah! les belles années du Voir : Barbe rédacteur en chef, Martineau à la chronique médias et Saulnier à la musique…) On retrouve maintenant Jean Barbe recyclé en romancier et directeur de l’édition chez Leméac. On peut dire qu’il est en territoire connu, car nul doute qu’il sait écrire et très bien à part ça. Je le soupçonne même d’aimer se lire, mais on ne peut pas vraiment lui reprocher.
Comment devenir un ange, est un livre sur l’espoir. La preuve qu’on peut toujours s’en sortir même si tout s’écroule autour de soi. Mettons que c’est un peu simplifié, mais en gros c’est ce que ça raconte. La force de l’amitié, la détresse des uns, le dévouement des autres, un beau portrait du genre humain qui s’étale sur 20 ans. Le reproche que je peux lui faire toutefois, sans vouloir niveler par le bas, c’est ce côté intello qui fait tellement, mais tellement Barbesque que s’en est presque comique parfois. Ça n’a nullement nuit à mon intérêt pour cette belle histoire, sauf que fidèle à ses chroniques du temps, il part sur des envolées lyriques qui personnellement me font décrocher mais qui plaisent sûrement à d’autres.
Contrairement à ce que le titre pourrait nous faire croire, Comment devenir un ange n’est pas à proprement parler une suite à Comment devenir un monstre qui s’est mérité le Prix des Libraires en 2004. Il s’agit plutôt d’un regard différent sur l’espèce humaine, ce dernier semble-t-il s’attardait au côté sombre de la force… Il sera d’ailleurs défendu par Lucie Laurier dans la prochaine édition du Combat des livres dont j’ai parlé la semaine dernière. Qu’il gagne le combat ou non, nul doute que l’ange m’a donné le goût de me plonger dans le monstre.

Maud Piontek a écrit, le 3 juillet 2006
Okay j’ai lu dernièrement un roman de Jean Barbe (écoutez les extraits!) qui m’a pour ainsi dire “happée”. J’y allais un peu à reculons, parce que la 4 de couv annonçait des thématiques un peu cuculognesques: les sectes, le bonheur, la drogue, le journalisme et tutti quanti. Un roman tout à fait ancré dans les préoccupations contemporaines. Bref, je prenais le style un peu de haut: oui bon c’est gentil, c’est mignon, ça casse pas des briques, la tournure de style là elle est déjà vue, ce sujet, très bien, mais il est beaucoup mieux torturé chez Dostoïewski, l’amour, là , on n’y croit pas une seconde, c’est un peu fleur bleue… Et puis le récit m’a cloué le bec!
D’abord, un réel suspense.
Le récit commence par une chute. Celle du gourou pas comme les autres d’une secte contre laquelle il n’y a aucune plainte: Victor Lazare exploite en effet son don de l’écoute pour rendre les gens heureux sans leur demander un centime. Au contraire, il leur organise même des randonnées et des voyages gratuitement, à ses frais. Le narrateur dit n’être pas très à l’aise avec la notion d’absolu. Et on le comprend: c’est d’ailleurs ce qui me pousse à continuer ma lecture, sinon, j’aurais lâché le bouquin. Victor Lazare lui demande d’écrire le récit de sa propre vie, ce à quoi François, le narrateur, journaliste, prétend tout d’abord refuser.
Le prologue se clôt sur la chute de Victor Lazare. Son aile tombe en pleine mer.
Et ce n’est pas un accident.
Ensuite, une construction complexe et des personnages denses.
Le récit se poursuit avec des narrations croisées qui commencent pour ainsi dire le “roman” entrepris par François, enrichi de ses expériences personnelles, qui ont toutes un lien plus ou moins direct avec Victor Lazare: le narrateur raconte sa petite enfance et son traumatisme à lui; parallèlement, il entreprend le récit de sa vie “présente”, et celle de ses deux collocataires, Fred, un jeune anarchiste qui, à la mort de ses parents, tombera dans la déchéance de sa liberté qui prendra pour noms Thaïlande et Héroïne, et Provençal, une jeune femme menant avec acharnement une thèse contre le fascime, puis une autre contre le nazisme, et recueillant en elle toute la misère du monde; et puis la vie de Patrick Morno, échappé d’une secte qui deviendra bien vite l’heureux père d’une petite fille, l’heureux propriétaire de la Triump de Oui-Oui mais le triste mari d’une femme que l’accouchement rend sado-masochisteviennent s’ajouter les récits de la vie de Robert Bourré, homme tout à fait normal, propriétaire de leur appartement un peu vénal mais dont l’amour pour Provençal fera des miracles sur sa personnalité; le récit de la vie de la tante Jeanne, des parents des uns et des autres…
La force du récit tient à celle de tous ces personnages, dont la vie est bien sûr dramatique (je ne compte plus les sado-masochistes, les frustrés, les alcooliques, les privés d’enfance, les privés de parents, les lobotomisés par des sectes, les dictatures ou autres perversités du capitalisme…), mais empreinte d’une vraie poésie: celle qu’y met le narrateur. Car ce qui lient ces personnages et à la fois leur destin tragique et l’heureux hasard de leurs rencontres. Cette narration qui peut sembler simple et naïve, est pourtant très complexe dans la construction, la psychologie des personnages est très sophistiquée même si tout cela semble “aller de soi”. Je retrouve d’ailleurs la même simplicité alliée à une grande précision de l’écriture, une imagination vaste et une construction sans égale, dans le théâtre de Carole Fréchette, une autre québécoise. Une belle adresse d’écrivain qui imagine des histoires, qui nous fait rêver et nous plonge allègrement dans le cauchemar, dans une narration qui ne perd jamais le fil et va à l’essentiel tout en prenant l’aspect d’une longue digression, de personnages complexes sans pour autant faire de la “psychologisme”… une écriture dont le sujet est l’éthique sans que jamais le mot ne soit cité, la prétention énoncée, le recul imposé…
L’habileté de l’auteur est de rendre ses personnages tout à fait crédibles, et en même temps très surprenants: leurs vies sont terriblement réalistes, et ils échappent à la banalité, proches de nous mais jamais ennuyeux… L’auteur sait capter le fantastique de nos vies, le sublime du quotidien, la poésie dans l’horreur. C’est magnifique, et très étonnant.
Enfin, un peu de philosophie, un peu d’histoire.
Et oui, on trouve dans les récits ce qu’on aime… Dans “Comment devenir un ange”, j’ai trouvé le plaisir du roman, et la rigueur de l’incarnation de problématiques philosophiques qui me tiennent à coeur. Les questions de l’altérité, de la transcendance, de la liberté (relisez mon profil: une éthique qui viendrait des arts, eh oui j’y crois un peu!!). On ne trouve pas de “recettes” dans le livre de Jean Barbe, mais une réflexion toute ancrée dans la pratique, comme c’est toujours le cas dans les bons romans: à travers la vie des personnages, le lecteur en dégage une morale pour lui-même, ou de bons préceptes dans sa recherche du bonheur, mais sans aucun didactisme. L’actualité sinistre à laquelle nous sommes confrontés, nous autres modernes, est évoquée sans tomber dans le réalisme journalistique ou moralisateur. L’épopée des personnages va des années 80 à aujourd’hui (avec d’ailleurs des références aux grands moments de l’histoire: du Vietnam aux tours du World Trade Center), faisant de ce récit une chronique de notre génération, de ses luttes, de ses guerres, de son vide existentiel, de sa recherche métaphysique, de ses lourds échecs et toutes petites gloires…
Jean Barbe nous offre une perspective de romancier à la fois très noire et pleine d’espoir (en tout cas un seul: celui d’une tentative de s’échapper de cette noirceur…) sur notre histoire, à nous autres trentenaires.
C’est très touchant (des scènes très émouvantes et finement décrites m’ont donné la larme à l’oeil, que c’est bon d’avoir une émotion de lecture!), car avec une image simple portée par un récit foisonnant et bien tenu (la métaphore finale, que je ne dévoilerai pas), il nous apprend, à travers les histoires de rédemption de ses personnages, comment devenir des anges, et, même si personne n’y croit pas même l’auteur (les anges sont seulement des humains, avec des qualités et des vices humains), nous en avons bien besoin…
J’attends avec impatience la suite, enfin le précédent, l’envers thématique du second (mais qui paraîtra ensuite!), à paraître chez Léméac en août 2006: Comment devenir un monstre.