Vues sur l'actualité et la scène culturelle
De Québec, du Québec et d'ailleurs.
Les Bienveillantes - Le Goncourt
Il y a quelques mois à peine, je me ravissais à la lecture du Goncourt 2004 : Le soleil des Scorta. Moi qui est déchirée entre consacrer mon précieux temps de lecture aux livres, à mon journal quotidien ou aux trop nombreux magazines auxquels nous sommes abonnés, voilà que j’ai le goût de me garocher sur la saveur du jour : Les Bienveillantes de Jonathan Littell.
On ne dit que du bien de ce lauréat cuvée 2006, à qui la vénérable académie a accordé son prestigieux prix au premier tour. Mon dernier Goncourt faisait 250 pages, celui-ci un maigre 900… 900 pages si bien remplies semble-t-il qu’on ne peut le lâcher. Ce n’est pas demain la veille que je m’y mettrai (si j’attends après la bibliothèque ça n’ira pas avant l’an prochain!), mais ça donne presque le goût d’un premier week-end de tempête avec la doudou en polar et la théière pleine de thé vert fumant!
Louis Garo a écrit, le 9 novembre 2006
Un autre pavé se prépare comme celui du Prix Goncourt. Ecrit aussi par un Américain ( 965 pages ) il a été publié en anglais sur le webb en 2000 aux Etats-Unis puis brutalement interrompu après 9 11: description de la montée du terrorisme qui aboutit à un attentat sanglant. Iest sur
http://une-page-par-jour.over-blog.com/
A lire commentaires ?
Logaro a écrit, le 15 novembre 2006
Est-ce la fin du tégévisme avec ce pavé de Littel ? Un autre se prépare : il s’appelle ILKYA de R. Denger . Il porte sur le terrorisme au lieu du nazisme. A lire pour comprendre 9 11. Logaro
Louis Garo a écrit, le 21 novembre 2006
Publication du roman de Jonathan Littel
Jonathan Littel a fait publier son livre les Bienveillantes en passant par un agent, ce qui est dans la tradition anglo-saxonne. L’agent connaît toutes les ficelles et sait comment opérer en face de l’éditeur qui n’est plus maître de la situation : l’agent cherche un moyen d’éditer le travail de l’écrivain, signe des contrats et surtout défend l’intérêt de son client, ce que ne fait jamais un éditeur français. En France l’éditeur a le droit de vie ou de mort sur l’œuvre et les prix littéraires ne renforcent que cette dictature. En Amérique par exemple, l’écrivain, par l’intermédiaire de son agent est sur un pied d’égalité avec l’éditeur. Un écrivain ne connaît pas tous les pièges de l’édition, les contrats tronqués, le calcul de sa part financière et bien souvent les écrivains français ne peuvent vivre de leur plume car ils sont au départ grugés par les éditeurs. Au contraire des écrivains anglo-saxons. De plus une oeuvre en anglais peut avoir un potentiel de plus de 500 millions de lecteurs par rapport à un livre en français qui n’a qu’une audience de 40 millions. Les méthodes utilisées pour faire connaître son œuvre sont aussi d’ une autre amplitude que le marché français ne le permet. L’exemple du distributeur Amazon.com est signifiant de ce qui attend les libraires en France. Associer alors un roman avec un réseau de distribution sera la clé du succès à présent, ce que maîtrisent très bien les Anglo-Saxons. J’ai fait partie pendant 2 ans de l’atelier de Littérature de Paul Engle à l’Université de l’Iowa où l’on recevait parmi nous les grands écrivains. On étudiait non seulement la littérature mais aussi les méthodes de publication à la sortie d’un livre.
Jonathan Littel a raison de refuser les droits de publication à l’étranger car Gallimard n’est pas équipé pour négocier la vente de l’oeuvre de Jonathan aux Etats-Unis. D’ailleurs très peu d’œuvres d’écrivains français ne franchissent les frontières de la France devant l’incapacité et l’incompétence du monde de l’édition française devant les monstres de l’édition américaine.
Une autre méthode prend un essor en Amérique : la publication en ligne soit à titre individuel via un blog soit par un regroupement d’écrivains. Ce sera à eux de faire connaître leur travail dans les forums ou par des articles. Ils échappent entièrement – et c’est tant mieux – aux comités de lecture vétustes et archaïques. Les éditeurs français comme d’ailleurs la presse française – voir Libération et ses problèmes – tremblent devant les nouvelles technologies qui permettent à chacun de s’auto-éditer. Pour ne citer qu’un exemple, celui du roman ILKYA montre que les lecteurs peuvent être très vite juges de ce qu’ils pensent être bon et de leur intérêt et non pas ce qui leur a été distillé à la petite cuillère depuis des générations. Quand l’éditeur dit : je publie, donc c’est forcément bon va faire partie des méthodes obsolètes, tout comme le poinçonneur de métro. Vive l’édition électronique qui bientôt sera seule maîytresse du monde littéraire.
Michel Koutouzis a écrit, le 3 décembre 2006
Après avoir lu « les bienveillantes », l’essai « les malveillantes » et plusieurs critiques, j’ai -au delà du livre de Jonathan Littell-, un sentiment de perte. De quoi s’agit-il ? À la question -chargée d’inquiétude et parfois de suspicion-, sur les raisons du succès de ce livre, on essaie de répondre que Jonathan Littell a utilisé un artifice présentant comme un être ordinaire, le SS Aue, tandis que ce dernier est un homme extraordinaire. Il est homosexuel, il a couché avec sa sœur, il est obsédé par la merde, il tue sans l’ombre d’hésitation son meilleur ami et, dans un état second, sa mère. Il n’est donc pas normal, il n’est pas comme les autres, il n’est pas représentatif du commun des mortels. En conséquence on ne peut pas le banaliser pour expliquer la nature commune de l’état d’esprit nazi. Pourtant William Reich, dès 1927 introduit le concept d’économie sexuelle et affirme que les troubles de la psyché sont d’origine socio-économique et de mal être issu des crises économiques. La montée du nazisme le confortera dans cette vision et l’obligera, après plusieurs détours à s’installer aux Etats-Unis. En 1949 il publie « La psychologie de masse du fascisme » et « Analyse caractérielle », qui sont à la base, il me semble, de l’étude psychologique de tous les personnages de Jonathan Littell. Déjà , à la lecture de ces deux ouvrages, on comprend que la libido et les dérives meurtrières du Oberstumführer Aue sont issues d’un processus perçu comme libérateur par rapport à la morale bourgeoise et la religion dont le régime nazi se fait le pourfendeur. Si le protagoniste SS est un être « extraordinaire », il baigne cependant dans une ambiance se désirant exterminer les valeurs éthiques bourgeoises et les frustrations qui en découlent. Toute une série de textes, depuis « Le sang des Verbluten » aux « Séquestrés d’Altona » décrivent cette consanguinité perverse, ces déviances sexuelles et eugéniques (pureté de la race voir de la famille), cette brutalité sado-masochiste régissant le sexe, les affaires, les plans de carrière, si bien décrites un peu plus tard par Visconti avec les « Damnés ». La montée du nazisme, dès l’après-guerre avait été perçue comme une énorme machination de création d’anti-morale. Au début des années 1970, Daraki-Mallet avec son livre « Les tortionnaires » (basé sur des entretiens de tortionnaires grecs emprisonnés), démontrait que le junte des colonels avait, elle aussi, mis en place un anti-système moral et éthique qui valorisait tout ce qui est condamnable, créant des hommes primaires pouvant donner libre cours à leurs instincts sauvages. Ce livre préfigurait la sauvagerie des guerres balkaniques, insistant sur la force irrésistible -et irrationnelle- de tout système politico - administratif qui libère les instincts. Le protagoniste des Bienveillantes étant relativement prolixe sur « la culture » et les « hommes cultivés », tenant avec ses collègues des propos sophistiqués, rencontrant des érudits (je pense à la partie ayant trait au Caucase) ayant un regard sévère sur la violence des abrutis se porte -en partie- à faux aux travaux d’Hannah Arendt qui propose l’être politique pensant comme bouclier à la sauvagerie. Jonathan Littell est plus pessimiste : on peut penser sans pour autant remettre en cause des idées reçues ou imposées qui ont le statut d’évidence. Dans le cas des bienveillantes c’est l’antisémitisme, ou le concept de la nation (du peuple plus précisément). Mais toute structure, toute pensée fermée comporte ce risque. Si ce livre dérange c’est bien par ce que nous faisons face aujourd’hui à une série de pensées comportant des évidences, dont le fondamentalisme n’est pas des moindres. Mais il n’est pas le seul. En fait, des régimes, des églises, des structures étatiques, introduisent des exceptions libératrices des instincts qui permettent aux hommes de les assouvir tout en restant dans la norme. Faire subir à l’Autre ce qu’il est interdit chez soi est à la base de la dramaturgie des « bienveillantes ». La bureaucratie nazie peut discourir des semaines, faire appel à des spécialistes pour déterminer si les « juifs des montagnes » au Caucase sont réellement des juifs… Tandis que les Erinyes, -les bienveillantes- prennent la forme de deux policiers hors temps qui poursuivent l’oberstumführer Aue pour un crime (celui de sa mère et de son beau-père) qui ne s’inscrit pas dans le catalogue des crimes permis et programmés. En d’autres thermes, pour Jonathan Littell, même les bienveillantes agissent dans un cadre éthique et administratif fermé et n’apparaissent qu’au cas de « bavure ».
logaro a écrit, le 15 janvier 2007
à la demande de quelques lecteurs site pour lire ILKYA est http://unepageparjour.over-blog.com/
erreur corrigée pour remarque précédente

Martin Lessard a écrit, le 8 novembre 2006
Le livre nous enveloppe comme la terrible guerre qu’il décrit. Obnibulant, totalitaire, on en est prisonnier comme les personnages qui s’y débattent. Comme un entonnoir, comme une guerre, on doit aller jusqu’au bout de ce livre pour espérer qu’il y ait un fin. On se réveille heureux d’être dans ce monde-ci…