Vues sur l'actualité et la scène culturelle
De Québec, du Québec et d'ailleurs.
Parlons d’estime
Anecdote au demeurant banale survenue la semaine dernière au travail.
J’expliquais à des collègues la situation d’un artiste de la scène musicale de chez nous qui, à défaut de faire sauter le box office, avait acquis un beau succès d’estime auprès du public. Les remarques cyniques n’ont pas tardé, du genre “Y mange du Kraft Diner mais au moins il a un succès d’estime”. La discussion m’a fait sourire mais j’y ai repensé depuis et je la trouve moins drôle. Car elle est symptomatique d’un malaise qui afflige la plupart des formes d’art aujourd’hui.
Il est en effet presque impossible maintenant de parler de cinéma sans les chiffres des entrées, de musique sans les chiffres de vente de disques, de télé sans les relevés BBM. Un succès, pour être reconnu comme tel, doit pouvoir être mesuré de la façon la plus bé-bête possible, soit en comptant le nombre de personnes qui ont “consommé” le produit. À ce titre, “Bon Cop Bad Cop”, “Le Banquier” et “Star Académie” sont de retentissants succès. Pour l’art, faudra repasser cependant. Je me souviens aussi qu’un collègue m’avait répondu, lorsque je lui avais parlé d’un film de répertoire québécois à l’affiche, “on ne peut pas se permettre de faire un film déficitaire”. Autrement dit, pour avoir un cinéma au Québec, il ne faut faire que des films payants. On va faire quoi après “Les boys XXIV” et “Elvis Gratton VIII”?
Peut-on, dans le cas des formes d’expression artistiques, arrêter de regarder notre portefeuille et considérer ces manifestations comme la matière première de ce qui forge notre identité culturelle, d’abord et avant tout? Et recommençons à considérer le succès d’estime comme succès tout court. L’art et la culture en tant qu’entité ne doit pas être jugé selon les mêmes critères qu’un jouet ou une marque de céréale.

Michael a écrit, le 20 février 2007
Et pourtant, les céréales qui se vendent le moins sont probablement les meilleures pour la santé. Comme les All Bran: elles ont un bon succès d’estime. ;)
C’est bizarre que tu parles de ça maintenant parce que j’ai souvenir qu’on a aussi parlé des succès commerciaux à outrance, justement comme Star Épidémie. Je pense que c’est évident que le talent, et la qualité, n’ont pas toujours à voir avec les chiffres de vente. Cependant, il y a aussi plusieurs artistes médiocres qui profitent de ce concept pour s’attribuer une part des maigres subsides du gouvernement à l’art.
Il faudrait peut-être juste trouver un équilibre entre ce qui est de l’art (populaire ou non) et un simple loisir par un amateur peu talentueux. Parce que je peux me mettre à chanter demain sinon… Si je suis mauvais et que je ne suis pas prétentieux, j’irai casser les oreilles d’une chorale amateure. Si je me prend pour un véritable artiste, je vais brailler qu’on m’empêche de m’exprimer et que j’ai besoin d’une subvention pour endisquer. Je vais vendre 3 disques (ma mère, moi et un acheteur de Normand L’Amour) et je vais me plaindre que les disques à succès sont “populistes”.
Qui va tracer la limite entre l’art méritant d’être diffusé et le trip personnel devant être payé de la poche du trippeux? Toi? Moi? Un plébéien ou un snob? Avec ses valeurs ou celles qu’il attribue au plus grande nombre?
Tout ça ne veut pas dire qu’un succès d’estime est nécessairement celui d’un pourri qui essaie de profiter du système. Mais faut être conscient que les gens sont devenus cyniques à force d’entendre des trucs qui, disons, plaisent à un très petit nombre mais est diffusé grâce aux contributions volontaires du plus grand nombre.
À travers la “crap”, il y a un paquet de cinéastes talentueux sur YouTube… Ils ne seront probablement jamais célèbres, mais ils l’assûment. Ça n’enlève rien à leur talent, ils peuvent honnêtement aspirer au succès d’estime, et ils ont choisi un médium qui leur permet d’atteindre le plus grand nombre sans passer par “le système officiel” qui oblige à dépenser beaucoup pour obtenir quelquefois trop peu.